
20 novembre 2011
Année A : Dimanche du Christ Roi de l’univers
Matthieu 25, 31-46
« Chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces petits qui sont mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait. » (v. 40)
Cette parabole, qu’on désigne souvent par la simple référence de « Matthieu 25 », est le sommet de l’évangile de Matthieu, l’une des plus connues des évangiles et le résumé pur et simple de l’éthique chrétienne. Paradoxalement, la chose peut-être la plus importante qu’elle a à dire est un immense, surprenant et scandaleux silence : elle ne dit rien de la foi chrétienne et des croyants. Ce silence est pourtant caractéristique du christianisme primitif et des évangiles, en particulier. Le christianisme primitif n’est pas une religion, mais une foi. Il n’est pas un système de pensée, mais une orientation de vie. Il n’est pas un credo, mais une conviction. C’est ce qui explique le profond silence de la parabole.
Il n’y a donc aucun des concepts spécifiques au christianisme naissant dans cette parabole ni christ, ni fils de Dieu, ni résurrection, ni exaltation. Il n’y a aucune proclamation de foi, aucune référence à l’Église ou à la communauté chrétienne, ou à un culte, ou à un rite quelconque, ou à une pratique religieuse, ou à une prière ou même à Dieu. Le nom de Jésus n’y paraît même pas. C’est que rien de tout cela ne servira de critère pour le jugement auquel l’humanité entière devra un jour faire face.
Il y a un seul critère de jugement, aux multiples facettes, lequel est répété quatre fois en long et en large, à en être lassant : « J’ai eu faim… » Rien de la religion ne servira de critère, aucune religion ne servira de critère, aucune pratique religieuse ne servira de critère. À quoi sert la religion alors ? Une religion vaut dans la mesure où elle aide ses adeptes à vivre en fonction du critère de jugement. La meilleure religion est celle qui m’aide, moi, à remplir du mieux que je peux le critère du jugement. Mais nul ne sera jugé en fonction de ses performances religieuses. Cela, c’est ce que dit, et redit et redit le grand, l’immense silence de la parabole. C’est peut-être ce qu’elle a de plus important à dire, à part que de spécifier le critère du jugement.
À l’époque, la figure de l’Humain (littéralement : le Fils de l’homme) était, dans le judaïsme, l’image du jugement. Pour l’auteur de la parabole, il n’est pas important que Jésus ne soit pas nommé. Car à ses yeux, la seule chose qui compte, c’est sa foi, à savoir que le critère du jugement à venir sera conforme à la ligne de fond de l’existence de Jésus. Ce n’est pas Jésus qui est important, c’est la ligne de son interpellation qui l’est. Celle-ci est fondamentale et touche au sens même de la vie humaine. Ce n’est pas de proclamer Jésus qui importe, mais d’avoir vécu suivant la ligne tracée par lui. C’est pourquoi, ce n’est pas la proclamation de Jésus qui sert de critère au jugement, mais d’avoir vécu suivant la ligne qui l’avait interpellé, lui. C’est ce qui explique le fait que le critère vaut pour tous, qu’on ait connu Jésus ou pas. Un autre aspect de l’immense silence.
Le critère, répété quatre fois, pointe vers l’existence des plus démunis dans la société : manque de nourriture et de vêtement, maladie, solitude culturelle de l’étranger, solitude sociale du prisonnier. L’appel est, de la part de l’Humain, à reconnaître en eux ses « frères et sœurs humains » et donc à faire pour eux ce qu’on ferait pour lui. C’est le seul et unique critère du jugement final. Il faut insister, et insister et insister encore là-dessus, car c’est tellement énorme qu’on n’y croit pas vraiment. Même la parabole s’en rend compte puisqu’à deux reprises elle rapporte les questions incrédules de l’humanité : nous, nous aurions ou n’aurions pas fait telle ou telle chose ? à toi ? mais quand ça ? Nul ne s’est rendu compte de ce qu’il avait fait ou non de plus important dans la vie.
Ce que dit la parabole est tellement scandaleux que la liturgie lui impose le silence, une autre sorte de silence, en effectuant un détournement de sens. En effet, elle fait porter le regard sur le Christ Roi de l’univers. Ce n’est pas ce que la parabole a en vue. Bien sûr que, pour elle, l’Humain qui exercera le jugement, ce sera Jésus. Mais ce n’est pas sur lui qu’elle insiste, pas de lui qu’elle parle. Elle garde le silence sur lui, pour dire ce qui importe le plus à ses yeux : avertir les humains de ce qu’ils ont à faire dans la vie avant de le rencontrer.
Insupportable silence de la Parole de Dieu.
André MYRE
Montréal
Cette chronique est une gracieuseté de Présence Magazine
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